lundi 7 juin 2010

Il Mondo Novo: lectures


Il Mondo Novo, tel est le titre d’une fresque qu’on peut aujourd’hui voir à la Ca’ Rezzonico à Venise, que j’ai vue il y a quelques années sans y prêter assez d’attention. Mes premiers voyages à Venise étant très courts, je ne prenais souvent pas le temps de m’arrêter, le temps pressait, je voulais tout voir. Résultat, on rate beaucoup de détails intéressants. Heureusement, après cinq voyages, j’apprends enfin à prendre mon temps. Je pourrai toujours revenir…
C’est un billet de Danielle qui m’a fait prendre conscience que je n’avais jamais vraiment pris le temps de regarder attentivement ce tableau intrigant. Au fil des lectures et des recherches j’ai fait plusieurs découvertes.
J'aurais bien aimé interroger Daniel Arasse et connaître sa lecture du tableau mais il nous a quitté trop tôt...
Que voit-on sur cette grande fresque qui fait près de 2 mètres de haut sur 5 mètres de large?
Un foule contenant environ une trentaines de personnes la plupart étant de dos à l'exception de deux personnages à droite du tableau, qui d'après certains critiques, représentent Giambattista et Giandomenico Tiepolo. Un seul personnage nous fait face tout à fait au centre de la composition: un nain ou un enfant? Difficile à dire. Puis, aux extrémités, à gauche Pulcinella et à droite une femme à l'éventail également de profil ferment la scène. Nous ne savons rien du spectacle qui les occupe...


Trois versions
Celle de la Ca’Rezzonico provient de la villa familiale des Tiepolo a Zianigo. Elle date de 1791. Six ans avant la chute de la République.
Mais si on retourne en arrière, en 1757, on en trouve une autre version. Un peu différente mais on reconnaît la base. Cette fresque se trouve à la villa Valmarana ai Nani non loin de Vicence.
On en trouve enfin une autre version de 1765, cette fois une huile sur toile, au Musée d’arts décoratifs de Paris.

Il Mondo Novo (détail)


Villa Zianigo (Mirano)
À l’intérieur, sur les murs peints à fresque par Giandomenico entre 1759 et 1797 se trouve une série de représentations exécutées selon des thèmes et des styles différents, riches aussi bien sur le plan biographique qu’en ce qui concerne la situation sociale et politique du temps.

Trois scènes grandeur nature et aux couleurs vives décorent le portego de la villa :
- le Menuet
- la Promenade
- Le Monde Nouveau

Elles semblent témoigner des nouvelles idées sociales qui se faisaient jour dans le milieu vénitien et qui permettent de situer un moment, bref mais significatif, de la vie politique vénitienne.

1906: la villa Zianigo appartient alors à Angelo Duodo qui décide de vendre la quasi totalité des fresques à l’antiquaire vénitien Antonio Salvadori.

À propos des fresques de la villa Zianigo : elles ne sont pas le produit d’une commande. Il s’agit d’une œuvre personnelle et privée qui n’était pas destinée au public. Le peintre s’est exprimé en toute liberté.

Suite à la vente des fresques à Salvadori, elles ont failli être vendues en France mais la transaction a été bloquée à la dernière minute par le Ministero alla Pubblica Istrizione puis rachetées par la Commune de Venise et par l’État italien. Elles passeront un certain temps au Musée Correr (1922-1935) avant d’intégrer la Ca’Rezzonico en 1936, endroit où nous pouvons aujourd’hui les admirer.

Promenade



Promenade : sont représentés de dos trois personnages qui se dirigent vers un but éloigné. Ressemblance avec les « citoyens » de la Révolution française par les vêtements et incarnent peut-être la nouvelle société qui, en reniant le passé auquel elle tourne le dos, se dirige vers un avenir riche d’espérance.

Menuet

Menuet : joyeux et irrésistible, certaine sympathie de l’artiste pour cette nouvelle aristocratie, représentée par les deux jeunes gens qui dansent sur un fond de paysage verdoyant.

Fresque dans la Ca'Rezzonico


Descriptions

Philippe Delerm: La bulle de Tiepolo (roman)
Mais Il Mondo nuovo, peinte à l’origine dans un anonymat complet, sur un des murs de la maison de la famille Tiepolo, commencée sans doute vers 1750 et terminée seulement en 1791, avait toujours intrigué les spécialistes par son atmosphère étrange, son mystère irréductible. Toute une foule, vue de dos ou de profil, assistant à un spectacle invisible. Au loin, la mer. Une facture surprenante. Des personnages saisis dans des attitudes familières au cours d’une scène publique. Mais on était bien loin de la fantaisie souriante de Longhi ou de Guardi, l’oncle de Giandomenico. Des bleus laiteux, des vestes crème, orange éteint, des robres beiges. Une espèce de hiératisme souple dans les courbes d’épaule, les ports de tête. La sensation que toute cette foule saisie dans l’énergie de l’instant dérivait en même temps vers un ailleurs silencieux, un espace onirique. (p.51-52)

Toutes les catégories sociales mêlées, du bourgeois ventripotent coiffé d’une longue perruque au Pierrot tout droit sorti des planches d’une commedia dell’arte, des femmes du peuple plantureuses penchées en avant à l’élégante chapeautée, une main sur la hanche. Mais le vrai secret, c’était le personnage grimpé sur un tabouret et qui tient à la main une longue badine, ou une espèce de perche, dont l’extrémité atteint le centre de la scène. Quel sens donner à son geste? (p.60-61)

Ils arrivèrent ainsi devant la villa Valmarana, aux murs curieusement ornés de statues de nains. […] – Soyez patient! Après je vous emmène dans le pavillon des invités, la Foresteria. […] Sur les murs de la Foresteria les scènes bucoliques de Giandomenico : les paysans, les paysages saisis come en abyme après leur promenade du matin […]. (P.75)

Il savait gré à Ornella de cette découverte, et déambulait, un sourire aux lèvres, dans les pièces de la Foresteria, quand tout à coup il s’arrêta, frappé de stupeur. Sur le en face de lui, c’était bien Il Mondo nuovo. Un autre Monde Nouveau. La même plage, les mêmes oriflammes plantées dans le sable, le même bâtiment à coupole, sensiblement plus détaillée. Les mêmes femmes de dos penchées en avant, mais dans des robes blanches. Moins de figurants, mais une espèce de géant vêtu de noir et de blanc, comme une pie monstrueuse. Et puis l’homme à la baguette. Les basques de sa veste pendaient pareillement, mais il n’avait pas de bicorne. Et tout au bout de son bâton… une bulle, une énorme bulle de savon légèrement cabossée, allongée par le vent, sans doute. Au travers, on voyait un bout de mur diffracté, un bout de plage, et le haut d’une robe. (p.76-77)


Fresque de la Villa Valmarana, 1757


Il Mondo Novo, Pietro Longhi, 1757


Il Mondo Novo, 1765, huile sur toile, Musée des Arts décoratifs, Paris.



« Le carnaval perdu. L’attraction la plus célèbre et la plus courue était cependant le Nouveau Monde, une ingénieuse petite machine, nous dit Goldoni :


« qui étale devant vos yeux des merveilles
Par la magie de miroirs optiques
Et vous fait prendre des vessies pour des lanternes.
Les inventeurs multiplient ces machines sur la Place,
Et le peuple comme fou, pendant le Carnaval,
Se presse tout autour pour regarder…
Pour un sou, on s’amuse, on s’esclaffe
On voit des batailles et des ambassadeurs
Et de régates, des reines, des empereurs. »


Pour les esprits rationalistes du XVIIIe siècle, le « Nouveau Monde », envahissant Venise sous forme d’une boîte magique remplie de décors et d’histoires fantastiques est l’emblème de l’illusion dans laquelle les popolani étaient, selon eux, volontairement maintenus. C’est dans cette illusion qu’ils voient la source naturellement équivoque, hypocrite de la gaieté populaire. […] la liberté vénitienne ne serait donc que ce « Nouveau Monde », invitation au voyage, mais illusoire, révélateur d’enfermement et d’immobilisme. Tel est du moins le message des fresques intitulées le Nouveau Monde que Giandomenico Tiepolo exécute à 30 ans de distance pour décorer des villas de Terre Ferme (villa Valmarana 1757) et villa Zianigo (1791). Que voir d’autre en effet dans la représentation répétée d’une population agglutinée autour d’une de ces baraques d’illusion, l’œil collé aux fentes des parois, tournant résolument le dos aux spectateurs que nous sommes, et dont seul le changement vestimentaire signale que le temps a passé? Le gouvernement utilisait le Carnaval pour libérer les énergies des groupes populaires en leur accordant un semblant de pouvoir. C’était sa fonction première. » (p.169-170, Venise au temps de Goldoni, Françoise Decroisette)

« Le Monde Nouveau n’était pas une simple boîte à illusion. Il signifiait le désir de l’ailleurs et de l’autrement. » p.251 (ibid.)



Il Mondo Novo (détail)

"Nouveau Monde : scène principale et la plus représentative qui dans notre cas, n’est pas une simple description d’un épisode habituel des foires de village. Figure du charlatan qui promet des images fantastiques et lointaines à la foule de nobles et des gens du peuple, fascinés par ses propos, est lourde de signification. Amertume, intention satirique à l’égard d’une société décadente. L’artiste semble observer, découragé, la foule qui accourt vers le Monde Nouveau, à la recherche de nouvelles illusions, d’une vie fausse et artificielle. Cette fuite de la réalité, représentée d’une façon impitoyable dans ses aspects les plus grossiers, et la vieille aristocratie, fat, vaniteuse et irresponsable. […] Ces êtres infatués, sans identité, qui se gaussent des aventures héroïques et des grands idéaux, deviennent les symboles de la fin d’une époque qui avait placé Venise, sa politique et sa civilisation au centre du monde." (Civilisation des villas vénitiennes, Michelangelo Murano et Paolo Marton, Ed. des Victoires, 1999.)



9 commentaires:

  1. Un BRAVO majuscule,très bel article , très documenté qui répond effectivement à celui écrit par Danielle ( celle des Merveilles :-)
    Décidément quand on aime...les mots viennent en cascade... je n'ai pas encore lu le livre de Philippe Delerm mais j'ai vu les fresques de la Cà Rezzonico.. c'était du temps où je n'étais pas encore vraiment sous influence...il faudra que j'y retourne ...et que je relise avant vos deux articles..:-)

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  2. Merci Danielle :)
    J'ai eu beaucoup de plaisir à faire ces recherches, je vais d'ailleurs poursuivre mes lectures et vous faire part d'éventuelles nouvelles découvertes.
    Bonne journée!

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  3. J'ai eu beaucoup de plaisir à lire ton billet après celui de Danielle...J'ai lu le livre de Philippe Delerm, afin de découvrir l'envers du décor. J'aime beaucoup
    la fresque de la Ca'Rezzonico et personnellement les couleurs et l'interprétation de Giandomenico ont ma préférence ! Je connais tes capacités de recherches pointues et j'ai hâte que tu nous fasses découvrir d'éventuelles découvertes
    Bravissimo pour toutes les illustrations et la documentation
    bisous
    Danielle

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  4. Je suis très contente AnnaLivia de vos recherches, elles sont passionantes et lèvent quelques mystères. je vais relire tout ça avec attention, merci... Mais le mystère reste entier, tant mieux...

    Comme nous sommes plusieurs sur le coup nous allons tout savoir, mais pour moi l'essentiel demeure la grâce, le très grand charme de cette peinture magnifique, la gamme des couleurs est un enchantement, le parti pris de Giendomenico est très nouveau, les personnages n'étant pas face public, le genre est impertinent.

    merci AnnaLivia de prolonger mes remarques et mes coups de coeur.

    Bravo !

    Bonne soirée, nous attendons la suite.

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  5. Remarquable billet, travail de recherche, passionnant.

    Bonne semaine

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  6. Très intéressant ce billet. Pour du coup je me suis replongée dans le superbe livre consacré aux villas vénitiennes que tu cites et que j'ai dans ma bibliothèque. J'ai adoré arpenter la Villa Malnamara ai Nani et admirer les fresques des Tiepolo.

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  7. Merci pour vos commentaires :)
    Le mystère reste entier autour de cette fresque. Je dois mettre la main sur un livre qui y est consacré. À suivre donc...

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  8. Merci AnnaLivia pour cet article passionnant. C'est marrant, parce qu'avant d'aller pour la première fois à Venise (en 2000), je possédais dans ma chambre le poster de la fresque de la Ca'Rezzonico. Et ça me faisait doucement rigoler quand j'entendais à l'université ou ailleurs les historiens de l'art déclarer que le peintre à avoir introduit "pour la première fois" en peinture des personnages vus de dos était... Millet avec ses paysans. Bon, tout ça me donne à moi l'envie de faire aussi des posts sur mes tableaux préférés, à la suite de toi et de Danielle... Je vais profiter de mes 15 jours de vacances pour m'y employer...

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  9. GF: j'ai hâte de lire ça! En attendant, bonnes vacances!

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