jeudi 8 octobre 2009

Le rose Tiepolo


Un essai de Roberto Calasso
Le mystère Tiepolo
PAR FREDERIC VITOUX

On ignore tout de la vie de ce peintre, mais son oeuvre reste lumineuse. Un livre explore sa part d'ombre.
Le rose Tiepolo, l'impalpable et sensuel rose cerise qui plongeait Proust dans les affres du bonheur, donne son titre à l'essai de Roberto Calasso. Le plus juste aurait été «le Mystère Tiepolo». Mystère de celui qui fut l'un des derniers artistes profondément heureux de toute l'histoire de la peinture. Bien entendu, il y avait chez lui une part d'ombre, mais elle se dissipait à Venise sur les murs du Palazzo Labia, les plafonds des Gesuati ou de la Scuola Grande dei Carmini dans une lumière blanche, égale, comme sous les feux de projecteurs divins. Même les représentations énigmatiques et morbides de ses Scherzi (ces planches gravées, longtemps méconnues, dont Calasso déplore à juste titre que Baudelaire ne les ait pas connues) semblent s'apaiser dans une clarté laiteuse, comme s'il s'agissait de représentations avec des personnages types.
Oui, il y a un mystère Tiepolo que Calasso, avec sa formidable culture et sa curiosité minutieuse, ne cesse ici d'explorer. Mystère d'une vie dont on ne sait rien, comme si le peintre, au Siècle des Lumières qui était pour lui un siècle ébloui, s'était ingénié à ne laisser aucune trace, aucun écrit, aucun témoins, se contentant de courir d'une commande à l'autre pour satisfaire les riches patriciens, les princes-archevêques ou les familles royales, et de chanter leur gloire drapée d'histoire et de mythologie en d'immense représentation aériennes. Il n'y avait chez lui aucune emphase. Juste une théâtralisation du monde pour laquelle il convoquait les mêmes comédiennes dans les mêmes somptueuses parures pour jouer la fille du pharaon, la reine Cléopâtre, Vénus ou la Vierge Marie. Mystère enfin de sa symbolique, de sa virtuosité, de sa vitesse d'exécution, de sa luminosité. Roberto Longhi, pourtant peu indulgent à son égard, disait qu'il était «un Véronèse après la pluie».
Comme il y a un délire de la fantaisie chez Tiepolo (qui n'a pas admiré son plafond peint de la Residenz de Würzburg ne saura jamais ce qu'est le bonheur fou de la peinture), il existe une même virtuosité de l'interprétation et de l'érudition chez Calasso. Etrange paradoxe! L'artiste le plus sublimement superficiel (en apparence) a inspiré ici l'un des essais les plus profonds qui soit. Un texte nourri par la grâce, les esquives, la lumière du peintre et qui projette sur lui l'ombre de son intelligence.
F.V.
«Le Rose Tiepolo», par Roberto Calasso, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro, Gallimard, 352 p., 27,50 euros (en librairie le 25 mai 2009)
L'essayiste déconstruit l'accusation de frivolité portée à l'encontre du Tiepolo, qu'il considère comme le dernier souffle de bonheur en Europe. Il analyse les gravures méconnues du peintre, les Capricci et les Scherzi, dans lesquelles il détecte des alphabets de signes primaires, possédant une charge érotique et symbolique forte.

Référence du texte: http://bibliobs.nouvelobs.com/20090525/12696/le-mystere-tiepolo

Le rose Tiepolo
Quatrième de couverture:
Toute sa vie, Tiepolo aura peint sur commande pour les églises et les palais, couvrant de fresques jusqu'aux vastes plafonds de la Résidence de Würzburg ou du palais royal de Madrid.Dans son oeuvre s'anime toute la vie d'une époque - le dix-huitième siècle - qui l'admira sans se préoccuper de le comprendre. Il ne fut que plus facile à Tiepolo de lui échapper, et de livrer son secret à ses seules gravures, trente-trois Capricci et Scherzi. Chacune est comme le chapitre d'un roman noir, éblouissant et muet, peuplé de personnages hétéroclites et déconcertants : éphèbes épanouis et Orientaux ésotériques, Satyres et Satyresses, hiboux et serpents - et même Polichinelle et la Mort. De page en page, nous les retrouvons côtoyant Vénus, le Temps ou Moïse, Armide ou la cohorte des anges, Cléopâtre ou Béatrice de Bourgogne : une foule bigarrée, une troupe de bohémiens itinérants, cette «tribu prophétique aux prunelles ardentes» dont parle Baudelaire.Plus qu'un brillant intermède dans l'histoire de la peinture, l'art de Tiepolo fut une manière à travers laquelle les formes se manifestèrent, un certain style dans le déploiement de leur défi. Ses figures révèlent une fluidité sans effort ni obstacle. Toutes accédaient au ciel sans oublier la terre, incarnant une dernière fois la vertu suprême de la civilisation italienne : la sprezzatura. Nul mieux que Tiepolo ne sut donner à voir ce que Nietzsche appelait «l'Olympe de l'apparence».

Après La Ruine de Kasch (1987), Les noces de Cadmos et Harmonie (1991), Ka (2000) et K. (2005), Le rose Tiepolo se présente comme le cinquième volet d'une oeuvre en devenir, dont les différents moments, fortement articulés entre eux, élaborent les matières les plus diverses, sans qu'aucun ne puisse être assigné à un genre établi. Le présent ouvrage, entre récit et essai, est enrichi de plus de quatre-vingt illustrations faisant contrepoint au texte, et réalise une véritable osmose entre l'image et le mot.


Je n'ai pas encore lu cet essai mais j'ai bien hâte de le faire. Il est sur ma liste de livres à acheter à Paris cet hiver!

3 commentaires:

  1. Je viens de terminer "Les ciels de Tiepolo" d'Alain Buisine: un livre indispensable!
    Anne

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  2. J'ai aussi beaucoup aimé ce livre, comme tous les livres de Buisine d'ailleurs...

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  3. Merci pour ces deux idées de livres
    que je vais essayer de dénicher
    A bientôt

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